Thursday, June 28, 2007














L'entropie libanaise et la théorie du chaos


On définit parfois l'entropie comme la mesure du désordre d'un système, ou de sa prédictibilité. Il s'agit d'une notion selon laquelle "dans tout processus, l'entropie reste constante ou augmente, et, si elle augmente, le processus est irréversible". L'irréversibilité s'explique par le fait que le nombre d'états possibles au final est si grand qu'il ne peut y avoir de "retour en arrière" et le désordre résultant ne peut que s'amplifier.

Henri Poincaré a été le premier à remettre en cause la manière d'interpréter le hasard, et définit pour la première fois la "sensibilité critique aux conditions initiales". Il a ainsi jeté les premiers jalons de ce qui allait devenir la "théorie du chaos".

Un système chaotique est un système complexe régi par une grande variété de paramètres. Son comportement est imprévisible bien que ses composantes soient souvent gouvernées par des lois simples, connues, déterministes.

L'évolution de la crise libanaise fournit une illustration parfaite et vivante du système chaotique tel que défini par Poincaré. Depuis l'assassinat de Rafic Hariri, l'entropie du système est allée en s'amplifiant et le nombre de paramètres entrant en jeu rend impossible toute prévision basée sur une "analyse logique" de la situation.

L'existence de deux camps aux contours bien définis et agissant selon des logiques parfaitement claires et antagonistes, laisse croire que la bataille ne pourra se terminer que par un vainqueur et un vaincu. Ce n'est qu'illusion, car la seule évolution possible des systèmes chaotiques mène vers le désordre. En un mot comme en plusieurs, cela se traduira inévitablement par la guerre civile.

Ceux qui caressent l'espoir d'une victoire nette de leur camp sur celui de l'adversaire se fourvoient complètement. Une telle victoire suppose en effet l'anéantissement de l'adversaire, ce qui par définition est impossible.

Si les protagonistes ont plus ou moins réussi jusqu'à aujourd'hui à "contenir" les paramètres macroscopiques du chaos, ils savent parfaitement qu'ils n'ont aucune prise sur les "forces souterraines" qui animent la masse de leurs partisans. Nul ne peut contrôler un volcan entré en ébullition. En revanche, ce que chacun peut faire, c'est attendre l'explosion et assister avec une délectation morbide à l'écoulement des laves incandescentes.

Où vas-y nous ?

Cette interrogation à la forme biscornue, mais délicieusement baroque, je l'emprunte à un fier-à-bras libanais qui, débarquant un jour à Paris et ne possédant que quelques rudiments de français, n'a pu trouver comme réplique, pour contrer un voyou qui le regardait avec un mépris moqueur, que cette traduction (où vas-y nous) dans l'urgence de sa bravade libanaise habituelle: "Lwayn Rayheen ?"

Lwayn Rayheen. C'est aussi la question que se posent aujourd'hui tous les Libanais qui, tout en ne sachant pas y répondre, affirment quand même avec une belle unanimité : On ne sait pas où l'on va, mais on y va tout droit !

Tuesday, June 26, 2007















Le Hezbollah ou les limites de la perfidie


Un "Etat fort et capable". C'est le leitmotiv qui revient inlassablement dans le lamento sempiternellement marmotté à nos oreilles par Hassan Nasrallah. Cependant et en dépit de sa sagacité, le préposé aux missions divines oublie toujours de nous préciser le rôle qu'il compte faire jouer à son parti dans l'édification de cet Etat.

Sur cette question, il perd subitement toute sa faconde et son éloquence tarit. Il préfère sans doute attendre l'effondrement de l'Etat existant pour pouvoir enfin le reconstruire selon un format dont on peut imaginer déjà les contours "divins".

Qu'il ait mis en veilleuse la "libanité" de son parti pour se mettre au service exclusif de ses puissants parrains régionaux était parfaitement compréhensible et même inévitable pendant la période écoulée.

D'aucuns avaient pensé que l'avènement de la nébuleuse intégriste et la sauvagerie de ses premiers exploits, notamment contre l'Armée, allaient conduire le Hezbollah et ses alliés locaux à infléchir leur politique de diabolisation du gouvernement. Or, non seulement cette politique n'a pas changé, mais elle prend aujourd'hui des élans hystériques !

Hassan Nasrallah et son frère siamois, Michel Aoun, estiment sans doute que le gouvernement finira par s'effondrer sous les coups de boutoir conjugués du terrorisme d'Etat et de la sauvagerie intégriste, mais leur cécité devant l'ampleur des dangers et la poursuite de leur politique d'opposition aveugle contribuent davantage à épauler la nébuleuse terroriste qu'à la juguler.

La vermine intégriste est parmi nous et nos deux trublions continuent à se délecter comme des malades à l'idée que tout ce qui peut contribuer à affaiblir le Gouvernement et l'Armée ne peut être que bénéfique pour l'opposition.

Si la mauvaise foi est chose courante en politique, les parties en conflit s'imposent généralement des gardes-fous pour ne pas verser dans l'irrémédiable. Ce n'est point de mauvaise foi dont fait preuve notre binôme aujourd'hui, mais d'ignominie ! Car comment qualifier autrement leurs déclarations visant à rejeter la responsabilité du carnage des soldats sur le gouvernement ?

Ce n'est pas en conviant à une messe et en versant des larmes de crocodile que le Général "défroqué" réussira à tirer son épingle du jeu et ce n'est pas non plus en fixant de nouvelles lignes rouges que le Hezbollah contribuera à éliminer la vermine intégriste.

Disposer d'une montagne d'armements dans ses hangars et oser critiquer la livraison de quelques munitions à l'armée, qui conduit avec peu de moyens un combat héroïque, est un acte d'une rare bassesse de la part d'un parti qui passe son temps à se gargariser des principes d'honneur et de morale.

Aujourd'hui, le Hezbollah se hâte de condamner l'attentat contre la FINUL, mais il feint d'ignorer que le feu terroriste risque d'embraser ses propres territoires. Il comprendra peut-être alors, mais un peu tardivement, les limites de sa propre perfidie.

Thursday, June 21, 2007












Les dangers de la valse-hésitation


Dorloté par tous et sollicité de toutes parts, le Patriarche semble de plus en plus confus et hésitant. C'est bien gentil de se gargariser à longueur de déclarations de propos lénifiants et de donner à chacun ce qu'il veut bien entendre, mais il arrive un moment où la valse-hésitation devient éminemment dangereuse.

Car de deux choses l'une: soit il considère qu'il a son mot à dire et alors qu'il le dise clairement, ou bien il admet ne pas pouvoir jouer le rôle qu'on attend de lui et, dans ce cas, qu'il arrête de semer la confusion et de faire croire à chacun de ses interlocuteurs qu'il est de son avis.

Le lecteur a beau scruter ses déclarations publiées mercredi dans le journal An-Nahar, il ne trouve rien qui puisse étayer son point de vue sur les questions du jour. Et pourtant, ses évêques n'ont jamais manqué ni de clarté ni de détermination chaque fois qu'il s'est agi de définir le "bon choix" pour leurs ouailles et pour les Libanais en général.

Sfeir se sait menacé et son nom revient souvent dans les listes des prochaines victimes. Serait-il en train de céder à l'intimidation et de fléchir à l'approche des grandes échéances ? Nul ne le sait.

Mais pour le chantre ès qualités du souverainisme libanais, renoncer aujourd'hui et au moment des choix cruciaux à assumer son rôle est tout simplement impardonnable, sinon criminel.

Tuesday, June 12, 2007















La déferlante et les tentations sourdes


Le tocsin a été sonné pour la première fois par le monarque jordanien. En évoquant l'existence virtuelle d'un "Croissant Chiite", il déclencha une peur panique dont les échos continuent encore aujourd'hui à se propager dans les coins les plus reculés de la sphère arabe et sunnite.

Avec l'émergence potentielle de l'Iran comme puissance nucléaire régionale, le "danger" chiite a été immédiatement perçu par les Etats arabes comme une déferlante menaçant de balayer quatorze siècles de domination sunnite sans partage. Subitement réveillés de leur léthargie, ces Etats se sont retrouvés littéralement désarmés face à une menace qu'ils voient s'accroître au rythme du déploiement et de la rotation des centrifugeuses iraniennes.

Leur drame s'est accentué encore davantage en découvrant que l'Iran a réussi à "siphonner" leur "cause sacrée" et à s'en approprier avec une facilité déconcertante. La "victoire divine" du Hezbollah, loin de susciter leur enthousiasme, a paradoxalement augmenté considérablement leurs inquiétudes. Car, non seulement le parti de Dieu a réussi à "gagner" là où ils ont échoué depuis des décennies, mais il a définitivement contribué à ancrer l'Iran comme joueur majeur au cœur de la "nation arabe".

Devenus les chouchous de leurs coreligionnaires arabes qui, par transfert, voyaient se réaliser à travers eux une "modernité" de facade qu'ils n'ont jamais été capables de mener en propre, les sunnites libanais vivent le "réveil" chiite et sa montée en puissance comme un véritable cauchemar. Non seulement, ils voient s'effilocher sous leurs yeux effarés un "Hariristan" laborieusement construit, mais le "miracle" d'une défaite secrètement et ardemment espérée du Hezbollah par Israël n'a pas eu lieu.

L'éternelle défiance contre l'adversaire en religion s'est vite transformée en phobie collective qui a atteint son paroxysme au lendemain d'une "équipée sauvage" du Hezbollah dans les "quartiers sunnites". Cette phobie s'est métamorphosée au fil des jours en une haine farouche et viscérale qui n'a pas plus peur de s'exprimer ouvertement, une haine aux relents racistes qui ouvre la différence, qui maintient la distance et ne l'efface plus.

Que faire pour juguler une menace dont ils ne parviennent plus à estimer l'ampleur et la portée ?

Face à un activisme chiite servi par un Etat théocratique lointain, une dictature criminelle toute proche et un Parti omnipotent domestique, les sunnites libanais se retrouvent complètement désemparés et sans recours. Est-ce la raison pour laquelle, ils ont fini par succomber à des tentations sourdes et criminelles ?

Sans nécessairement donner crédit aux allégations savamment distillées par Seymour Hersh et relayées par l'opposition, il n'est pas inconcevable que Saad Hariri au summum de sa niaiserie se soit laissé tenter par l'idée d'une "domestication" de l'hydre intégriste d'abord à des fins électorales, ensuite et surtout pour contrer le jour venu la milice chiite.

Les Syriens, passés maîtres dans la manipulation de la faune terroriste, ne pouvaient espérer meilleure aubaine que cette brèche stupidement entrouverte par leurs ennemis jurés pour entamer une nouvelle phase de terreur dont le tribunal international a fourni le prétexte et le coup d'envoi.

Au Liban, la politique n'a plus cours. Elle a cédé la place à un jeu de miroirs où se reflètent exclusivement désormais des passions chauffées à blanc et difficilement contrôlables.

Après le terrorisme d'Etat, voici le terrorisme intégriste qui entre en scène. Dans un pays déjà en lambeaux, de nouvelles pages d'une barbarie encore inédite peuvent désormais s'écrire sous nos yeux fatigués par l'enchaînement ininterrompu des malheurs.

Sunday, June 3, 2007

















La mue sunnite

Il ne manquait plus au sunnisme politique libanais que l'assaut donné à l'armement palestinien pour parachever la rupture radicale et spectaculaire avec son discours idéologique traditionnel et avec trois quarts de siècle de son histoire.

Qui l'aurait cru ? Un Premier Ministre sunnite donnant son assentiment pour le bombardement d'un camp palestinien majoritairement sunnite, adossé à une ville depuis toujours réputée pour sa rigueur et son observance sunnites. Jamais la mosaïque libanaise, éternellement rivée à ses poncifs, n'a connu une métamorphose aussi spectaculaire de l'une de ses composantes.

La communauté sunnite serait-elle en train de changer d'âme ?

Depuis la création du "Grand Liban" en 1920 et en dépit de leur engagement dans l'Etat naissant, en contrepartie d'une reconnaissance du bout des lèvres par les maronites de l'arabité du pays, les sunnites n'ont jamais réellement admis leur "libanité". Leur "rêve" estompé d'un rattachement à la Syrie a très vite été remplacé par leur adhésion totale au nassérisme et après la disparition de son fondateur, à l'arafatisme. Trois périodes historiques qui illustrent parfaitement leur refus d'une libanité acceptée à contrecœur.

Il aura fallu l'assassinat de Rafic Hariri pour que l'adhésion à cette libanité puisse enfin se libérer de son carcan idéologique panarabe et s'exprimer ouvertement. Pourtant, à y regarder de près, cette mue, longtemps restée invisible, trouve ses débuts avec la révision de la constitution, consécutive à la signature de l'accord de Taëf qui est venu rompre l'équilibre de l'attelage historique entre maronites et sunnites au profit de ces derniers.

Si cette adhésion à la libanité s'exprime aujourd'hui au grand jour, ses débuts remontent à l'édification, entamée dans les années 90, du fameux "Hariristan" dont la corruption est inlassablement dénoncée par Michel Aoun. Autrement dit, les sunnites ne sont réellement devenus libanais que le jour où ils se sont rendu compte qu'ils étaient en train de construire "leur" Etat, ou du moins l'Etat dans lequel ils croyaient tenir les leviers du pouvoir.

C'est ce qui permet aussi d'expliquer le désarroi actuel des maronites et leur répartition entre ceux qui se résignent à accepter le fait accompli (Samir Geagea) et ceux qui continuent à se battre (Michel Aoun) contre cette "usurpation" du pouvoir par les sunnites et pour le rétablissement du statu quo ante.

De ce point de vue, l'alliance ouverte de Michel Aoun avec les chiites et implicite avec les alaouites trouve dans ce contexte sa pleine justification. En effet, si les sunnites continuent à profiter de la profondeur de "l'océan arabo-sunnite" pour poursuivre la construction de leur Hariristan, il ne restait à Michel Aoun que "l'alliance des minorités" pour matérialiser ses rêves d'une Reconquista du pouvoir par les maronites.

Aussi, les enjeux du conflit actuel dans ses dimensions locales expliquent clairement les articulations entre l'endogène et l'exogène qui reviennent interminablement dans les propos des commentateurs. Bien entendu, les deux axes (irano-syro-chiite et occidentalo-arabo-sunnite) qui s'affrontent sont mus par des paramètres autrement complexes, mais ils trouvent leur traduction et leur cristallisation parfaites dans la "caisse de résonance" libanaise.

Même pour un observateur cynique, le "laboratoire" libanais réserve toujours d'étonnants développements. Les belles surprises demeurent toutefois rarissimes. Elles s'évaporent toujours malheureusement dans un tourbillon de feu et de sang !

Friday, June 1, 2007














L'apologie de la capitulation


Aucun intellectuel arabe n'a osé à ce jour franchir ce Rubicon. Les tabous politiques et culturels sont tellement enracinés dans notre inconscient collectif qu'ils semblent se transmettre de génération en génération par atavisme. Les défaites se succèdent depuis des décennies et personne n'a jamais trouvé utile de s'attaquer à cette problématique autrement que par des jérémiades sans fin contre les complots impérialistes et sionistes.

Dans un article publié aujourd'hui dans le journal Al-Hayat, Hazem Saghié, l'un des plus brillants éditorialistes du monde arabe, ose enfin briser le tabou suprême. Il prend le taureau par les cornes et va jusqu'au bout de la logique, une logique implacable développée depuis de longues années à travers des centaines d'articles qui représentent autant de morceaux d'anthologie.

Ceux qui suivent ses écrits découvriront sans doute l'importance capitale de ce texte. Il vient couronner un travail de longue haleine qui représente probablement l'une des meilleures contributions intellectuelles à l'indispensable aggiornamento de la pensée arabe. Hazem Saghié invite calmement et sans détours les Arabes à changer de paradigme, à reconnaître enfin leurs défaites, voire à "embrasser de plein gré la capitulation", comme les Japonais ont su si intelligemment le faire au lendemain d'Hiroshima.

Oser écrire cela par ces temps de barbarie et de despotisme conquérant est un acte de courage exceptionnel. Hazem Saghié en est forcément conscient et il doit s'attendre à une levée de boucliers de la part des apôtres d'Al-Mumana'a qui ne tarderont pas à crier pour la énième fois au blasphème et à la trahison.

Depuis des années, Hazem Saghié ne cesse de questionner les blocages de la pensée arabe et d'en analyser les plus infimes méandres. Il le fait après avoir expérimenté les multiples variantes du militantisme arabe et en avoir exploré les arcanes. Autant dire qu'il parle en connaissance de cause, de la "cause" qui obnubile les Arabes depuis des décennies.

Il ne se contente pas d'inviter les Arabes à reconnaître enfin leurs défaites, mais à s'engager de plain-pied dans une logique de capitulation pour clore définitivement une période qui s'éternise et ouvrir la voie à une révision radicale des fondements même de notre culture politique, voire de notre culture tout court.

Il prend pour exemple l'expérience japonaise au lendemain d'Hiroshima. "Les Japonais n'ont pas seulement admis leur défaite, mais ils ont été jusqu'à l'embrasser, se réconcilier avec elle et en tirer réellement les leçons". Cette reconnaissance consciente de leur défaite explique pour une large part la renaissance et la transformation de leur pays en un géant économique planétaire et incontournable.

Quelles leçons les Arabes ont-ils tiré de leurs défaites récurrentes ?

"Ni les guerres de 1948, 1967, 1973 et 1982 n'ont été suffisantes pour que nous admettions nos défaites, ni le processus qui a conduit à la destruction de l'Irak, au calvaire du Liban et à l'émergence d'une conscience fondamentaliste et terroriste ..., n'a été suffisant pour arracher notre acceptation de ces défaites", écrit-il.

Hazem Saghié n'ignore ni l'arrogance, ni le mépris et encore moins la "bêtise" des Etats-Unis et d'Israël face aux politiques d'ouverture d'un Arafat, d'un Abbas ou d'autres dirigeants arabes, mais il n'en a cure.

Pour lui, le mal est ailleurs ! il est dans les profondeurs de notre culture, dans la sclérose de notre pensée et l'archaïsme de nos structures. Le mal est logé au cœur des despotismes que nous protégeons et chérissons sous le prétexte qu'ils continuent à se battre contre l'impérialisme. Le mal est dans notre propension à transformer nos défaites en victoires. Il est dans notre obstination à fermer les yeux sur nos propres tares et rejeter systématiquement sur autrui la responsabilité de nos malheurs…

Aujourd'hui plus que jamais, il faut faire table rase, fusse-t-elle au prix d'une capitulation !