Tuesday, July 31, 2007

















La stratégie du temps immobile

S'il était donné à Michel Aoun la possibilité d'enfourcher une machine à remonter le temps, il n'hésiterait pas longtemps avant de se projeter en octobre 1989, juste avant la signature de l'accord de Taëf, pour infléchir le cours des évènements et essayer de conjurer la malédiction qui frappa les maronites.

La perte des prérogatives du Président de la République maronite au profit du Conseil des ministres réuni, mais présidé par un sunnite, est devenue depuis ce temps une fixation pour Michel Aoun, mais aussi le fondement d'une stratégie visant à restaurer une "hégémonie" qui revient, selon sa vision obstinée, "de droit" aux maronites.

Tout cela est "naturel" et parfaitement compréhensible si l'on prend en considération les lois qui régissent le fonctionnement du système confessionnel libanais: chaque communauté doit lutter en permanence pour préserver (ou recouvrer) ce qu'elle croit être ses prérogatives. Toute la question est de savoir par quels moyens elle peut y parvenir.

Michel Aoun croit avoir trouvé la solution et la stratégie qui la sous-tend. Elle repose sur un changement de paradigme qui vise à rompre le partenariat historique des maronites avec les sunnites au profit d'un partenariat plus prometteur avec les chiites. Il est, en effet, inconcevable de maintenir le partenariat avec ceux-là mêmes qu'il accuse d'avoir "usurpé" les pouvoirs de la Présidence maronite. Pour lui, ce changement de partenaire est donc assez logique, voire indispensable. D'où son alliance avec le Hezbollah.

Cette stratégie brille par sa simplicité. Elle a l'élégance d'une démonstration mathématique, mais elle pêche par sa naïveté excessive. Elle est naïve par ce qu'elle part de l'hypothèse farfelue que la communauté chiite a très peu d'ambition, qu'elle est structurellement incapable de diriger le pays et que par conséquent, elle confierait, le jour venu, l'exercice du pouvoir au partenaire maronite historiquement plus "expérimenté".

Si les sunnites sont perçus par les maronites comme leurs rivaux historiques, les chiites, selon la vision aouniste, n'iraient jamais jusqu'à concurrencer leurs nouveaux partenaires dans leur hégémonie restaurée. Bien entendu, il ne se pose jamais la question de savoir pourquoi l'islamisation du Liban serait l'œuvre exclusive des sunnites et n'impliquerait pas tout autant les chiites !

Mais, il y a pire. L'erreur fatale de Michel Aoun est de confondre le Hezbollah avec la communauté chiite et de feindre ignorer la "nature" de son nouveau partenaire dont la politique est organiquement liée à celle de ses parrains régionaux. Là aussi, il ne se pose pas la question de savoir comment les maronites seraient capables, sans perdre leur âme, de régler à l'heure des comptes la facture iranienne.

La stratégie de Michel Aoun peut simplement être qualifiée de stratégie du "temps immobile". Elle fige les communautés sunnite et chiite dans l'état où elles se trouvaient en 1989. La dynamique centripète de la première et centrifuge de la seconde (du fait de la politique du Hezbollah) ne semblent pas avoir été perçues par le Général.

Son strabisme divergent qui le fait sans cesse loucher vers un partenaire qu'il maudit et un autre qu'il courtise risque en fin de compte de le perdre. Car ni le premier n'en voudra plus de lui, ni le second ne le paiera jamais en retour !

Wednesday, July 25, 2007













Règlement de comptes à Metnstone

Pendant que Cousseran poursuit cahin-caha sa sinécure interlibanaise et en attendant un Kouchner toujours à l'affût d'un coup médiatique pour ressusciter son rôle d'ex-pantin humanitaire, les Libanais se préparent dans la fébrilité à vivre l'un des plus beaux spectacles dont ils puissent rêver après l'annulation pour la deuxième année consécutive des festivals de Baalbek et de Beiteddine.

Tout est déjà en place pour le duel à mort qui va opposer Amine Earp à Michel Clanton pour le contrôle de Metnstone. Eu égard à leur passé tumultueux et à leur palmarès commun de "traîtrises" et de compromissions, aucun des deux ne peut décemment prétendre au rôle de héros. Il serait, à vrai dire, plus judicieux de les classer dans la catégorie des "bad good men" si l'on veut faire référence à l'histoire légendaire du Western américain.

Cela ne diminue en rien l'exemplarité de ce duel qui se déroule sous les belles pinèdes de l'OK Corral libanais et ne minimise pas non plus les retombées multiples de cette chronique d'une mort politique annoncée. Bien sûr, le vaincu essaiera post-mortem de minimiser la portée de sa défaite, mais le visage de Metnstone en sera longuement affecté.

C'est un règlement de comptes comme on en vit peu dans ces contrées. Sa spécificité tient au fait qu'il se déroule au grand jour, il se joue cartes sur table et son issue pèsera lourdement sur un duel encore plus féroce qui va mettre aux prises les clans élargis des Earp et des Clanton et risquera probablement d'embraser tout le western libanais. L'enjeu bien entendu est le contrôle du pouvoir dans la capitale "fédérale".

Les deux camps qui s'opposent ne manquent pas d'atouts ni d'arguments. Les fanfaronnades et les coups bas font partie de leur jeu. C'est bien leur genre et ce n'est pas aujourd'hui qu'ils vont en changer. On les entend déjà se balancer des noms d'oiseaux en adoptant pour la circonstance des rôles de composition pour attirer par tous les moyens des villageois qui se trouvent plus que jamais écartelés entre deux allégeances antagonistes.

Amine Earp a adopté pour la circonstance le rôle de la victime éplorée et outrée qu'on vienne lui contester le leadership au cœur de son fief historique. Michel Clanton, qui avait réussi deux ans auparavant et à la faveur d'une grande mystification à se tailler une belle popularité auprès de villageois, entend aller aujourd'hui jusqu'au bout et arracher le Metnstone à ses soi-disants propriétaires.

L'issue du duel est incertaine et dépend pour une large mesure de l'arbitrage de Doc Murr, une crapule haute en couleur qui s'est toujours illustrée pour ses basses œuvres. Comme il sévit depuis longtemps dans le Metnstone, il a réussi à asseoir son pouvoir grâce à ses alliances avec le même clan qu'il trahit aujourd'hui. Bien qu'il se dise officiellement rangé aux côtés de Michel Clanton, rien ne préjuge de ce qu'il fera réellement le jour du duel, ni un retournement de dernière minute ni des manœuvres souterraines dont on ne verra qu'à posteriori les effets.

D'ici-là, tout peut arriver. Malin est celui qui peut faire des pronostics rien qu'une minute à l'avance. Car si les apprentis cowboys libanais peuvent être aussi féroces que les vrais cowboys américains, ils sont nettement plus fourbes et sûrement plus imprévisibles !

Friday, July 13, 2007
















Arrhes iraniennes et dividendes escomptés


Qu'est-ce qui confère à la Celle Saint Cloud ce charme irrésistible que Beyrouth ne possède pas ? Comment le refus obtus de la main tendue au dialogue s'est-il subitement transformé en docilité ? Et enfin pourquoi l'opposition a refusé à Moussa ce qu'elle accepte aujourd'hui de donner à Kouchner ?

Il n'est point d'énigme derrière ces questions. La "concertation" interlibanaise à la Celle Saint Cloud a ceci de particulier qu'elle fournit à l'Iran une occasion exceptionnelle de lancer une offensive de charme sans précédent en direction de la France et d'en récolter immédiatement et à peu de frais les dividendes.

Le premier et le plus important de ces dividendes est d'obtenir de la France (c'est déjà fait), ensuite de l'Europe et des Etats-Unis une reconnaissance définitive du rôle de l'Iran comme puissance régionale incontournable au Proche-Orient. Et ce n'est pas le trio des "Arabes modérés" (Arabie Saoudite, Egypte, Jordanie) et encore moins leur "postier" Amr Moussa, qui étaient capables de la lui offrir. Le prix à payer en contrepartie est réellement négligeable, puisqu'il a suffi de montrer un peu de souplesse sur le dossier libanais.

Ce résultat étant acquis, un deuxième plus tangible peut facilement être obtenu sur le dossier nucléaire. En privilégiant la France comme "partenaire" exclusif sur le dossier libanais, l'Iran élargit le fossé entre un Président français fraîchement élu et soucieux de se distinguer de son prédécesseur et un Président américain sur le déclin. Et en permettant à la France de réussir là où les Arabes et leur Parrain américain ont échoué, L'Iran peut espérer de la France qu'elle intervienne en sa faveur pour renvoyer sine die les sanctions du conseil de sécurité.

Sur le dossier libanais, les gains ne sont pas moins spectaculaires. Pour la première fois de son histoire, le Hezbollah fait une entrée fracassante sur la scène internationale. Ce n'est pas peu que l'avatar "terroriste" iranien soit officiellement admis sous les lambris dorés de la Celle Saint Cloud. Mieux, cela se fait au nez et à la barbe des Etats-Unis et même de la France qui a dû précipitamment effacer l'impair du porte-parole de l'Elysée afin de sauver de l'effondrement la première initiative française de l'ère post-chiraquienne.

La "légitimité" ainsi renouvelée du Hezbollah apporte, par ailleurs, une confirmation supplémentaire du rééquilibrage souhaité par Nicolas Sarkozy de la politique de la France au Liban et conforte l'opposition libanaise face à une majorité qui n'a que faire des soutiens verbaux de ses parrains arabes et internationaux.

Les dividendes multiples ainsi engrangés en contrepartie d'arrhes aussi modestes (permettre la tenue du dialogue) permettent enfin et surtout à l'Iran de damer le pion à l'ensemble des régimes arabes: d'abord à ses rivaux proaméricains, mais aussi à la Syrie qui est contrainte de se plier aux injonctions de son puissant allié lorsque les intérêts de ce dernier sont en jeu.

Monday, July 9, 2007













L'anathème comme prélude à la volte-face ?


Le coup de semonce lancé par les évêques maronites en réaction à une série de fautes graves commises par le Gouvernement a eu un effet dévastateur sur la coalition du 14 mars. Empêtrée dans un sauve-qui-peut maladroit et ridicule, celle-ci n'a même pas eu le temps de voir venir l'estocade foudroyante que lui préparait dans la foulée l'évêque Béchara El-Raï.

Si le communiqué des évêques est venu "légitimement" critiquer une série de mesures irresponsables prises par le Gouvernement, le tir de barrage de l'évêque de Jbeil en ce moment inopportun est pour le moins douteux !

En accusant le Gouvernement de vouloir "islamiser" le Liban, Béchara El-Raï est allé nettement au-delà des inquiétudes récurrentes de l'Eglise maronite sur la "marginalisation" rampante des Chrétiens et sur l'érosion de leur représentativité. Pire, cet anathème lancé contre le Gouvernement se trompe de timing, se trompe de bataille et se trompe d'ennemi !

Les effets de ce coup de tonnerre n'ont pas tardé. Frétillant de plaisir et plus belliqueux que jamais, Michel Aoun s'est précipité à Bkerké pour élargir encore davantage la brèche entrouverte par Béchara Al-Raï. Le Général buvait du petit-lait ! l'antienne de l'islamisation ressortie en ce moment crucial est une aubaine tellement inespérée qu'il aurait été débile de ne pas en profiter.

Il est inconcevable que Béchara El-Raï ait pu proférer ses accusations sans la caution tacite du Patriarche. Dans son homélie dominicale, Nasrallah Sfeir a bien essayé de rectifier le tir en dénonçant "l’exploitation à des fins politiques" des craintes de l'Eglise, mais aucune mention n'a été faite des déclarations de l'évêque.

Après une longue période marquée par un soutien net aux thèses du camp "souverainiste", le Patriarche laissait entrevoir depuis peu quelques signes de fléchissement. Serait-il aujourd'hui sur le point de virer sa cuti et de céder aux intimidations répétées de Michel Aoun ? Serait-il devenu à ce point aveugle pour ne plus distinguer le véritable enjeu ?

Faire diversion à un moment où le Liban est en train de jouer sa survie face au travail de sape systématique de la Syrie, de l'Iran et de leurs alliés locaux est un coup de poignard planté dans le dos de la communauté maronite elle-même avant qu'il ne soit un cadeau offert gratuitement aux ennemis du Liban.

Les prélats maronites se trompent de bataille, ils se trompent d'ennemi et ils risquent par leur soudaine cécité de porter un coup fatal à leur lutte séculaire pour l'indépendance du Liban.