Friday, May 30, 2008













L'Homme sans qualités *

L'homme affiche une tranquillité qui tranche avec l'agitation ambiante, il s'incline respectueusement et pose un baiser affectueux sur la main de sa mère. Les Libanais, interloqués, succombent au charme désuet de la manœuvre et oublient de se demander si leur enthousiasme n'est pas, comme à l'accoutumée, complice de leurs tromperies. Un homme qui tient à exhiber ainsi son amour filial ne peut être qu'un bon Président !

Quelques heures après, le même homme est désigné Président de la République. Sans se départir de sa sérénité, il se lève calmement, prête le serment et commence à réciter la litanie de circonstance, son discours d'investiture. Petit à petit, les oreilles se dressent et l'assemblée découvre un exercice dont elle ne le croyait pas capable. On guette ses mots, on attend qu'il trébuche, mais il ne commet pas d'impair.

Les deux parties qui l'avaient coopté font rapidement le bilan. Chacune y trouve son compte et l'on applaudit à tout rompre. Le Général Président vient de réussir son deuxième coup, une prononciation à somme nulle, un parfait exercice de funambule.

Cet homme n'est pas simplement bon, il a toutes les qualités ! Il a été élevé "dans le respect et l'amour d'autrui", affirme sa maman. Il est "serviable, modeste et gentil", précise son fils. C'est un homme "aimable, intelligent, calme, modeste et discret", renchérissent en chœur les villageois d'Amchit. Ite Missa Est !

N'ergotons pas là-dessus et admettons que cette pondération ne soit pas feinte, que l'homme soit pétri de bonnes intentions et que sa désignation comme Président soit le prélude à une ère d'entente qui verrait le Liban sortir de sa crise systémique et la "milice de Dieu" renoncer à ses armes et à son gangstérisme naissant. Le vœu est pieux, mais faisons avec, juste pour quelques secondes !

La réaction n'a pas tardé. Vingt-quatre heures après, le Président de l'ombre, Hassan Nasrallah, se hâte de dérouler devant nos yeux médusés son plus beau numéro de cracheur de feu et nous ressort sa meilleure fumisterie, une coexistence entre l’État et la Résistance. Autrement dit, une réédition de l'antinomie la plus drôle: un mariage de la carpe et du lapin !

Le tableau se précise. D'une part, nous avons un funambule qui calcule ses pas au millimètre pour éviter les équilibres métastables, de l'autre, un cracheur de feu, adepte de la scotomisation à outrance et qui évolue sur la scène comme un éléphant dans un magasin de porcelaine.

Le funambule se retrouve ainsi au pied du mur. Engagera-t-il le pays sur la voie de l’édification d’un État de droit ou choisira-t-il de s'aligner sur la milice de Dieu ? Renforcera-t-il les institutions étatiques ou se contentera-t-il de gérer une crise larvée appelée à durer ?

Comme on le voit, le choix est binaire et notre homme peut avoir toutes les qualités, mais s'il ne parvient pas à trancher, c'est comme s'il n'en avait aucune.

* J'emprunte sans vergogne à l'immense Robert Musil !

Wednesday, May 21, 2008










Adieu Picrochole* et bon débarras !

Il serait indécent de jouer au rabat-joie et de mépriser l'excitation joyeuse que doivent ressentir les Libanais après avoir touché le fonds du désespoir. Célébrons donc avec eux les promesses d'une paix civile retrouvée et participons à la fête, sans trop pavoiser non plus.

Car, quoi qu'en disent les déclarations faussement contrites qui fusent de partout, il y a bien un vainqueur et un vaincu. La milice de Dieu a gagné, c'est un fait. Son gangstérisme a payé et elle a réussi contre vents et marées à imposer ses conditions sans trop céder en contrepartie.

Mais, ce n'est pas l'heure des bilans, c'est l'heure des célébrations, avions-nous convenu. Alors, ne bridons pas notre plaisir, allons-y gaiement et sans la moindre retenue. Le tintamarre autour de l'accord de Doha ne doit pas occulter un évènement tout aussi considérable. Michel Aoun ne sera pas président de la république. Cela se fête pardi !

Certes, la consolation est maigre, mais ô combien délicieuse. Pour le Général, le coup est dur. Pendant vingt ans, le malheureux a guerroyé sans relâche et a tout essayé: la volte-face et la compromission, la menace et le chantage, le populisme et l'imposture, mais ses efforts sont restés vains et, à son grand désespoir, il voit aujourd'hui ses rêves présidentiels se perdre à jamais dans les limbes des regrets pathétiques.

Nous nous souviendrons longtemps de ses sautes d'humeur et de ses diatribes, de ses tics nerveux et de ses fanfaronnades, de son ego hypertrophié et de ses petits sourires furtifs. Hélas, les bonnes choses ont toujours une fin.

Adieu Picrochole et bon débarras !

* Picrochole: personnage de l'oeuvre de Rabelais, qui est toujours en colère et prêt à guerroyer, et qui forme le projet d'impossibles conquêtes.

Monday, May 19, 2008












Le Général de l'armée morte !

Si au moins il se contentait de conspirer dans son coin et nous épargnait ses déclarations piteuses sur les "sacrifices" consentis par l'armée, ce serait déjà faire preuve d'intelligence, d'humilité et de respect envers les victimes tombées sous la barbarie de la milice encagoulée du Hezbollah et de la meute de chiens qui l'accompagnait.

Non seulement notre Général "consensuel" s’est bien gardé de s’opposer aux assaillants de Beyrouth, mais il a honteusement failli à sa mission de protéger les simples citoyens et les institutions dont la garde lui était explicitement confiée. Aujourd'hui il veut nous vendre son infamie pour un acte de courage.

En s'abstenant d'intervenir, l'armée cherchait à "éviter une effusion de sang", ose nous dire le brave Général. Quelle belle logique de la part d'un homme appelé aux plus hautes fonctions de l'État et qui ne s'encombre pas de confondre neutralité et laisser-faire. Ce n'est point de neutralité dont il s'agit, mais tout simplement de lâcheté ! Il n'y a pas d'autre terme pour qualifier le comportement de la troupe qui assistait sans réagir au lynchage à mort de plusieurs dizaines d'individus ?

La cohésion de la troupe était menacée, nous explique-t-on. Drôle d'armée dont la raison d'être est de protéger les citoyens, mais qui se soucie exclusivement de se protéger elle-même. Pire, pendant la semaine d'horreur qui s'est abattue sur Beyrouth, elle s'est transformée en une force auxiliaire de la milice, convoyant docilement les ultimatums des assaillants et conseillant aux victimes désignées de s'exécuter sur le champ.

Est-ce réellement le risque de voir l'armée éclater en cas d'intervention, ou, plus prosaïquement, le souci du valeureux Général de redorer son blason auprès du Hezbollah et de ses parrains qui avaient mal encaissé que l'armée puisse simplement se défendre lors des évènements de Mar Mkhayel ?

Toujours est-il que la manœuvre a payé. La "milice de Dieu" s'est trouvé contrainte, pour échapper au pétrin dans lequel elle s'était embarquée, de "remettre" à la troupe les positions qu'elle avait "conquises". L'honneur est sauf. L'armée a été rétablie dans son autorité de façade et son chef, remis en selle et reconduit comme candidat.

Si le Général Sleimane joue à l'équilibriste en inscrivant des morts appartenant aux deux camps à son palmarès, personne ne viendra l'en blâmer. Il est fait de la même argile dans laquelle sont façonnés les politiques des deux bords.

Une centaine de victimes, des biens détruits, une population humiliée, le décompte des exploits de la milice et de son auxiliaire est interminable. Ces exploits peuvent désormais être passés en pertes et profits pour que le Général de l'armée morte puisse accéder au trône. Un trône pour lequel il bave depuis des mois, comme d'autres braves généraux l'ont fait avant lui.

Saturday, May 17, 2008












La milice de Dieu face à ses tentations

Conscient de sa puissance, le Hezbollah a toujours réussi, par le passé, à vaincre ses démons en s'interdisant de commettre l'irréparable. Il savait parfaitement qu'il était capable d'écraser ses opposants et de leur imposer par la force ses quatre volontés. S'il rechignait à le faire, c'était pour préserver la "sacralité" de son image et pour ne pas s'embourber dans un conflit interconfessionnel dont il redoutait les conséquences.

Ni la résolution 1559, ni la guerre de juillet 2006 et encore moins les menaces proférées quotidiennement par les États-Unis n'ont pu porter atteinte à son omnipotence. De tous les combats, il sortait victorieux et son arrogance enflait à mesure qu'il relevait les défis. Toute sa "sagesse" consistait à "prendre sur lui" et à supporter ses adversaires qui rêvaient secrètement de le voir anéanti par n'importe quel moyen et par n'importe qui, y compris par Israël bien sûr.

Et puis, il y a eu le tournant du 7 mai. Un changement de cap mûrement réfléchi et où rien n'a été laissé au hasard. En l'annonçant, dans un long discours "didactique", Hassan Nasrallah affichait une sérénité peu coutumière comme s'il voulait prouver d'abord à lui-même, mais aussi à ses adversaires qu'il était enfin prêt à franchir le Rubicon.

Aucun danger imminent ne le menaçait et il ne pouvait rien craindre de la part d'un gouvernement qui n'avait même pas osé démonter quelques tentes gardées par des fumeurs de narguilé et qui plus est, ne disposait d'aucun moyen pour entreprendre la moindre action contre le réseau incriminé.

Hassan Nasrallah voulait en fait châtier l'outrecuidance d'un gouvernement qui a osé défier sa toute-puissance. Il fallait impérativement montrer à ces garnements ce dont il était capable et leur infliger une leçon dont ils se souviendraient longtemps. Il voulait prouver sa détermination à défendre son statut armé à n'importe quel prix, même s'il lui fallait transformer son parti en une milice prête à conduire l'hydre sectaire au cœur de la ville paisible.

L'erreur stratégique du Hezbollah, c'est qu'en ouvrant la boîte de Pandore, il croyait pouvoir trier les démons qui allaient en sortir et les y ramener à sa guise. Il ne pouvait pas ignorer que l'hydre une fois lâchée devenait incontrôlable et nul, ni lui ni le Dieu dont il se gargarise, ne pourraient plus en maîtriser les ravages.

Hassan Nasrallah a gagné, mais ce qui s'est passé ne sera ni ignoré ni oublié. Un mur de haine s'est dressé et tout retour au statu quo ante est impossible. Les Arabes accourus pour empêcher l'embrasement généralisé imposeront probablement un moment de répit et déplaceront le curseur de la crise. Les protagonistes auront juste le temps pour préparer le prochain round d'une guerre qui ne fait que commencer.

En fin de compte, l'alternative est simple et procède d'une exclusion mutuelle. L'État libanais ne pourra survivre tant que l'État Hezbollah reste en vie. L'inverse est tout aussi exact.

Sunday, May 11, 2008












La logique circulaire de l'imposture

Incontestablement, l'exploit est historique ! Quarante-huit heures ont suffi à Hassan Nasrallah et à ses hordes motorisées pour "libérer" Beyrouth de la mainmise des "sionistes de l'intérieur". À défaut de s'attaquer à Israël, il s'est offert une escapade à Beyrouth, devenue à ses yeux la capitale relais où se trament tous les complots réels ou imaginaires.

En s'abandonnant avec délectation à sa paranoïa et en lâchant la bride à la haine sectaire, notre glorieux "Résistant" a revêtu son nouvel harnais de milicien et sonné l'hallali pour s'en prendre aux habitants de Beyrouth métamorphosés, par un étrange amalgame avec l'ennemi véritable, en une cible de toutes les exactions.

Dans cette course vers l'abîme, rien n'a été épargné et surtout pas les médias qui lui faisaient la nique. Mais, si la ville a cédé, elle l'a fait presque nonchalamment, comme pour signifier à son envahisseur l'inanité de son exploit et l'aberration de sa folle équipée.

Après la victoire divine, voici le blitzkrieg diabolique ! Pendant des années, Hassan Nasrallah jurait ses grands dieux que jamais il ne tournerait ses armes "vers l'intérieur". Aujourd'hui, il trouve le moyen de le faire en croyant pouvoir se disculper par un jeu de rhétorique dont le factice le dispute au ridicule.

"Pour défendre nos armes, nous n'hésiterons pas à utiliser les armes", affirma-t-il, amusé par son jeu de mots et sans se rendre compte que la logique circulaire qu'il défend, dévoile pour la première fois la grande imposture sur laquelle reposait le mythe d'une "résistance" immaculée qui rechignait à barboter dans les marécages confessionnels.

La Taqqya n'est plus de mise. Le secrétaire général a enfin osé avouer la fin de sa logique et son choix quasi ontologique, réinventant pour la circonstance sa propre phénoménologie de l'Être et du Néant:

Oyez, oyez, pauvres hères: je vis par les armes et pour les armes. Sans elles, je suis un homme mort. Les armes constituent mon alpha et mon oméga ! Elles sont au commencement de tout et resteront jusqu'à la fin du monde. Gare à celui qui ose y toucher. Mon coupe-coupe est prêt pour sectionner les mains baladeuses !

En faisant de ses armes une fin tout autant qu'un moyen pour museler ses adversaires, Hassan Nasrallah croît pouvoir sortir de l’impasse dans laquelle il s’enlise depuis qu'il a été empêché de guerroyer à sa guise dans le sud du pays. Il lui fallait trouver un exutoire pour son arsenal menacé par la rouille et une occupation à ses miliciens affamés de martyre et qui se trouvaient trop à l'étroit dans les frontières du ghetto dans lequel, grâce à la paranoïa du Hezbollah, ils étaient confinés.

Après avoir étanché leur haine contre un ennemi imaginaire et suscité chez la majorité des Libanais une haine tout aussi irréductible, les néo-miliciens se replient aujourd'hui dans leur ghetto pour célébrer une nouvelle victoire à la Pyrrhus et pour ronger leur frein en attendant un "grand soir" qui ne viendra probablement jamais.