Thursday, November 5, 2009














Un départ sans fleurs ni couronnes

Un philosophe ? Un ethnologue, un anthropologue, un savant, un logicien ? Toutes ces figures à la fois qui se télescopent, se juxtaposent et se réordonnent selon les livres et les périodes. Son oeuvre ne se contente pas de déjouer les classements habituels. Elle invente et organise son espace propre et souverain.

L'auteur de Tristes tropiques, mort dans sa 101e année, a révolutionné notre perception du monde et radicalement changé notre regard sur les «sauvages» et les «civilisés».


En hommage à ce « penseur du siècle », parti sans fleurs ni couronnes, voici la vidéo intégrale de l’entretien qu'il accorda en 1984 à Bernard Pivot pour l'émission Apostrophes. Une leçon magistrale:








Wednesday, July 29, 2009












Væ victoribus… Gloria Victis !

Ce qui n’était qu’exceptionnel et provisoire est en train de devenir pérenne. Qu'il soit explicite ou déguisé, le tiers de blocage arraché par le parti khomeyniste à Doha après son coup de force du 7 mai 2008 est devenu de facto la condition sine qua non pour la formation de tout nouveau gouvernement. Les élections législatives normalement destinées à dégager une majorité qui gouverne et une minorité qui s’oppose font désormais partie d’un folklore qui ne servirait tout au plus qu’à faire accroire au Libanais qu’ils continuent à vivre sous un régime démocratique et parlementaire. Exit Taëf, Doha devient la référence.

C’est la même peur qui avait conduit la coalition du 14 mars à capituler à Doha qui resurgit aujourd’hui et la conduit à renoncer à sa victoire du 8 juin. La magnanimité affichée par Saad Hariri au lendemain des élections est un aveu à peine voilé que l’équilibre des forces se fait dans la rue et non au Parlement. C’est pour éviter au pays une guerre civile certaine, nous répète-t-on à l’envi, que la majorité doit accéder sans rechigner aux demandes de la minorité. Dont acte.

Aussi, la seule question qui se pose depuis un mois au Premier ministre désigné est celle de savoir comment donner le « tiers de blocage » à la minorité et pouvoir prétendre par la suite qu’il ne l’a pas fait. Ce n’est donc qu’une question de forme et de face à sauver, ni plus ni moins. Triste retournement des choses, c’est au vaincu de devenir magnanime pour payer le vainqueur en retour. Qu’à cela ne tienne, répond promptement Hassan Nasrallah. Jamais sa demande concernant le tiers de blocage ne sera explicitement formulée. Tout ce que nous voulons, répète-t-il, c’est juste une « vraie participation » au gouvernement. Saad Hariri ne demandait pas plus. En acceptant que le 6ème ministre chiite soit « transféré » dans la quote-part du Président, il peut prétendre ne pas avoir cédé aux injonctions du Hezbollah et Hassan Nasrallah peut s’esclaffer dans sa barbe et dire à son tour qu’il a réussi à obtenir le onzième ministre pour sa coalition. C’est pas beau la vie !

Ainsi, le parti khomeyniste a une nouvelle fois réussi son coup et Hassan Nasrallah encaisse enfin les dividendes longtemps restés impayés de sa "victoire divine". Privé de guerre contre Israël, il avait fini par trouver le seul débouché possible pour ses armes, les "investir" en interne pour imposer ses quatre volontés aux Libanais et tenter de changer la répartition des pouvoirs entre communautés. Sans s’opposer directement à l'accord de Taëf, sa tactique visait tout simplement à le vider de son sens en pérennisant les "acquis" engrangés à Doha. Non seulement il peut prétendre y avoir pleinement réussi, mais il peut même s’enorgueillir de l’avoir fait après une défaite électorale.

Le « tiers de blocage » n’est en fait qu’un pis-aller à une prise du pouvoir par la force. Vous me donnez le tiers plus un au gouvernement, ou je bloque tout. En d’autres termes, je bloque tout aujourd’hui pour pouvoir bloquer ce que je veux demain. Après avoir pris en otage sa propre communauté, le voilà qui met le pays tout entier dans son filet.

La déconstruction de l’accord de Taëf est aujourd’hui largement entamée et malgré les allusions à peine voilées des uns et les dénégations répétées des autres, toutes les actions passées et futures du Hezbollah ont pour objectif la la redistribution du pouvoir selon de nouvelles modalités. Tout le reste n’est que bavardage creux.

Pour rappeler que le vaincu est à la merci du vainqueur, surtout pendant les négociations qui suivent le combat, on utilise de nos jours l’expression latine « Vae Victis » (malheur aux vaincus), prononcée par le chef gaulois Brennos lorsqu’il vainquit Rome. Au Liban aujourd’hui, il serait plus judicieux de dire « Væ Victoribus » (malheur aux vainqueurs) et « Gloria Victis » !

Wednesday, July 1, 2009














Le caméléon dans ses (basses) œuvres

Quand on aura tout dit de ses "antennes" extrasensibles qui lui permettent de détecter les variations du temps et les orages, de son souci constant de "préserver" sa communauté, de ses excès et de sa folle témérité, il restera beaucoup à dire de Walid Joumblatt et de son don d'ubiquité qui lui permet d'appartenir à un camp tout en se trouvant dans le camp adverse.

Dans le microcosme politique libanais, le chef druze est le champion toutes catégories de la voltige et du double axel périlleux. Avec lui, point de figures imposées et quand il se lance, il le fait sans filet de secours. Lorsqu'il bat en retraite, il le fait presque toujours en invoquant les mêmes fantômes qu'il s'était dépêché d'enterrer au moment où il se sentait victorieux. Il lui suffit pour cela de ressortir les "constantes" dont nul ne pourra contester la validité. Il en va ainsi de la "cause arabe" et de son corollaire obligé, l'incontournable cause palestinienne. Il en use et en abuse au gré de ses retournements. Walid Joumblatt n'a pas l'habitude, n'est-ce pas, de "laisser tomber son histoire et son héritage".

Étrangement et malgré la victoire du camp auquel il appartient en théorie, le chef druze se comporte comme s'il avait lui-même perdu. N'avait-il pas déjà intériorisé la défaite et entamé son "repositionnement" avant même que la bataille ne commence. Pour lui, le recul stratégique était devenu nécessaire après la défaite du 7 mai. Il lui fallait donc se plier au "principe de réalité" et admettre que la donne avait définitivement changé.

Mais la peur panique dans laquelle il se morfond depuis cette date lui a fait tout simplement perdre la boussole. En jouant l'apaisement à outrance et en adoptant le mimétisme du caméléon, il semble persuadé qu'il serait mieux à même de "protéger" sa communauté et de conjurer les dangers qu'elle pourrait encourir en cas de confrontation ouverte avec le parti chiite armé. Admettons et compatissons volontiers avec la paranoïa naissante du chef druze, mais pourquoi diable doit-il se sentir contraint de s'aplatir davantage devant le parti khomeyniste alors que sa coalition vient de sortir victorieuse des élections ? Au lieu de profiter de cette victoire pour tenir tête à Hassan Nasrallah et conforter ainsi la position de ses alliés, le voilà qui s'enfonce davantage dans sa panique et sème le trouble dans l'esprit de ses partisans. Pourtant, il sait mieux que quiconque qu'en épousant les vues de ses adversaires et en multipliant les actes d'allégeance, il ne pourra jamais les amener à résipiscence.

Non, Walid bey, votre communauté n'est pas menacée et ce n'est pas en pliant l'échine que vous réussirez le mieux à conjurer votre paranoïa communautaire. Non, Monsieur Joumblatt, ce n'est pas en dorlotant Nabih Berri que vous empêcherez ses miliciens de sévir à répétition dans les quartiers de la ville. Non, Monsieur Joumblatt, ce n'est pas en jouant l'apaisement à outrance que vous changerez la nature totalitaire de la milice khomeyniste libanaise. Non, Walid bey, ce n'est pas en reniant vos convictions que vous servirez le mieux la cause du "Liban arabe" dont vous vous gargarisez aujourd'hui.

Honte à vous, Walid bey, de piétiner comme vous le faites la mémoire des martyrs de la nouvelle indépendance. Le pragmatisme en politique ne signifie pas lâcheté et le courage, tout le courage, est de tenir bon et de ne pas changer de cause comme on change de chaussettes !

Le Liban d'abord, le Liban en premier. Parfaitement, Monsieur Joumblatt, et n'en déplaise à votre seigneurie de pacotille, ce slogan qui a l'air de vous faire honte aujourd'hui reste plus que jamais d'actualité. Il est même le seul qui vaille la peine d'être scandé par les Libanais. Et si cela ne vous plaît pas, vous pouvez aller vous faire cuire un œuf chez Hassan le cloîtré en attendant de pouvoir aller à Canossa, la tête baissée, mendier les faveurs de votre ex-futur ami le dictateur.

Friday, June 19, 2009















Une volée de sahsouhs tous azimuts

On juge de la qualité d'un "sahsouh" par le son répercuté qu'il produit au moment où il est administré. Cette claque assénée d’un seul grand coup de paume sur la nuque est souvent ressentie par la victime comme une humiliation insupportable. D'abord, parce que le sahsouh arrive toujours à l'improviste, ensuite parce que celui qui le subit n'a aucun moyen de le prévenir, et enfin parce que sa "morsure" est aussi douloureuse que celle de la piqûre d'une guêpe. Lorsqu'il tombe en virevoltant, la victime a souvent la tête ailleurs.

Que dire alors lorsque le sahsouh est collectif, lorsqu'il atteint non pas un seul, mais tout un groupe d'individus, lorsqu'il est asséné par la majorité d'un peuple à ses bourreaux ? Dans ce cas, il prend des dimensions et des significations presque inimaginables. Ce n'est plus la claque bruyante décrite plus haut, mais bel et bien une correction politique en bonne et due forme. C'est exactement ce qui est arrivé à Hassan Nasrallah, à Michel Aoun et au menu fretin qui complète la nébuleuse du 8 mars. Une majorité du peuple libanais vient de leur administrer un sahsouh politique de toute beauté et à l'exacte mesure de leur suffisance.

Hassan Nasrallah ne s'en est pas encore remis. Lui, qui était à deux doigts d'élargir son bastion à la totalité d'un pays, le voici cloîtré à jamais dans son fortin, en train de cuver sa défaite et ruminer les vengeances à venir. Son acceptation du verdict des urnes a duré à peine une semaine. Il faut dire que l'humiliation était tellement insupportable qu'il ne pouvait pas se résoudre à accepter les règles du jeu démocratique. Il est donc revenu nous seriner ses griefs et, tout en jurant ses grands dieux de ne pas vouloir remettre en cause l'accalmie (cette belle mascarade appelée "tahdi'a"), brandir ses menaces et nous promettre un bouquet d'obstructions en perspective.

Mais laissons Hassan panser comme il peut son orgueil blessé et regardons plus loin. Car le fameux sahsouh n'a pas eu qu'un effet local, oh que nenni ! Ses ondes de choc se sont propagées nettement au-delà de nos frontières et d'abord chez le dictateur d'à-côté. Même si Bachar El-Assad feint d'accepter sans moufter le résultat des élections, il est forcé de reconnaître qu'il a bel et bien reçu la claque de plein fouet. Occupé à soigner son image auprès de Sarkozy et d'Obama, il se tient coi en rongeant son frein. Et dire qu'il ne peut plus assassiner à sa guise comme au bon vieux temps. Quelle misère !

Passons maintenant à la république fasciste islamique. Les temps sont vraiment durs. Deux sahsouhs liftés croisés à la fois, c'est plus que ne peut supporter le grand manitou et accessoirement Wali Al-Faqih, Ali Khamenei. D'abord le sahsouh libanais, la dérouillée du Hezbollah aux élections est aussi la sienne et celle de son protégé Ahmadinejad qui nourrissaient tous les espoirs de voir enfin leur investissement de longue durée produire ses fruits. Hélas, il va falloir patienter encore. La précieuse "carte libanaise", qui allait devenir un atout majeur dans le grand "bargaining" qui s'annonçait, ne vaut plus rien. Mais il y a pire, car à peine relevé du sahsouh libanais, le voilà qui doit faire face à un autre fait maison et concocté par des millions d'Iraniens. Bien entendu, nous ne pouvons que compatir. he he, comme dirait un romancier libanais !

Dire qu'il existe un lien entre les deux sahsouhs est une idée qui plaît fortement aux Libanais toujours en soif de revanche, mais elle est complètement farfelue, il faut le reconnaître. Qu'importe, deux sahsouhs valent mieux qu'un. En se conjuguant ils pourraient conjurer, au moins pour un temps, les visées hégémoniques iraniennes. C'est toujours ça de pris !

Un Sahsouh est souvent accompagné du mot "Naeeman" (tiens, prends, ou enjoy !) d'abord pour en accentuer l'effet psychologique, mais aussi pour préparer la victime à l'inévitable moment de contact. À Beyrouth, à Damas et à Téhéran, le contact a été parfaitement réussi. De tout cœur, nous disons donc à Hassan Nasrallah, Michel Aoun, Bachar El-Assad, Ali Khamenei et AhmadiNejad: Naeeman !

Friday, June 12, 2009



















NBS sans peur et sans reproche


C'est au cœur de la tourmente que l'on reconnaît les grands hommes. Le Patriarche Nasrallah Boutros Sfeir prouve une nouvelle fois qu'il est de la trempe des durs à cuire. Bravant tous les interdits, il n'a pas hésité de lancer à la dernière minute son cri d'alarme mettant en garde les Libanais contre les dangers d'une victoire de l'opposition aux élections législatives.

Les Libanais en ont rêvé, Mar Nasrallah l'a fait !

Le coup de semonce est tombé à la veille des élections. Clair, net et précis. Le Général Iznogoud et les chefs de clan analphabètes étaient avertis, mais ils n'y pouvaient plus rien. Le Prélat avait bien choisi son moment, il fallait leur barrer la route et les empêcher de sacrifier le Liban sur l'autel de leurs ambitions perverses. Quelques phrases lui avaient suffi pour effacer de longs mois d'incertitude. L'heure était au combat frontal et sans merci et l'enjeu en valait la chandelle. Il y allait tout simplement de l'avenir du pays.

Mar Nasrallah a gagné son pari, le danger est écarté. Exit M8, M14 rempile. Nul ne pourra jamais quantifier avec certitude l'impact de son appel, ni savoir le nombre exact d'indécis qu'il a réussi à sortir de leur torpeur. Il a fait ce qu'il avait à faire et contribué autant que faire se peut à la victoire du camp souverainiste. Le "peuple" du 14 mars peut donc crier haut et fort: Merci NBS !

Victoire en poche, le Patriarche peut aujourd'hui exprimer ouvertement et en termes clairs le fond de sa pensée. À vrai dire, il déballe tout ce qu'il avait sur le cœur depuis des années et ose enfin appeler un chat un chat. Ce qu'il pense du résultat des élections, du Hezbollah, de la forme du prochain gouvernement, du rôle de l'Église, de la présidence… Aucun sujet n'est plus tabou pour lui et l'on dira peut-être un jour que l'interview qu'il vient d'accorder à la revue Al-Massira aura été son vrai testament politique.

Ces déclarations sont de la première importance, nous en reprenons ici la partie la plus croustillance telle qu'elle a été rapportée par le quotidien l'Orient le Jour:

"Les gens savent très bien où sont leurs intérêts. Le 8 Mars croyait pouvoir mettre la main sur le pouvoir et marginaliser le 14 Mars… Le problème est que les États voisins ont des ambitions au Liban et des projets qu'ils tentent de réaliser aux dépens de notre pays. Il est vrai que les Syriens sont sortis, mais peut-on dire que leurs ambitions au Liban ont disparu ? ", s'interroge-t-il avant de conclure: "Si le Hezbollah a besoin d'assurances, il faudra les lui donner. Mais le Hezbollah est devenu plus fort que l'État et cela est une situation anormale".

À la question de savoir si Bkerké est satisfaite des résultats du scrutin législatif, le patriarche répond par l'affirmative. "Ce n'est pas si mauvais, d'autant que l'on s'attendait à ce que l'autre partie gagne largement", relève-t-il. Prié de dire si son appel de samedi dernier a pu jouer un rôle dans ces résultats, il lance : "Ils prétendent que je divise au lieu d'unifier, sachant que je me suis adressé aux gens pour les mettre en garde contre un danger menaçant le Liban et son identité…"

Je continuerai à nommer les choses par leur nom. Le plus élémentaire de mes devoirs est d'avertir les Chrétiens des périls qui les menacent. Je dirais toujours le mot de la vérité, sans tenir compte de leurs menaces", a-t-il dit. Interrogé sur l'avenir immédiat, il écarte la possibilité d'une crise. "S'il y a un gouvernement sur la base du principe de la majorité qui gouverne et de la minorité qui s'oppose, je pense que les choses iront dans le bon sens", estime-t-il. À la question de savoir s'il est satisfait du résultat des élections, il répond : "Dans une certaine mesure, oui. Nous ne savons pas ce que l'avenir nous réserve. N'est-il pas notoire qu'un basculement donnerait à l'Iran, à la Syrie et aux Palestiniens de l'opposition le contrôle de la situation au Liban ?."

Qui dit mieux ? Ite missa est !

Tuesday, June 9, 2009


















Victoire d'une défaite *


Ce n'est pas parce qu'on défend une cause "juste" qu'on doit nécessairement triompher de ses adversaires. Très souvent, c'est l'inverse qui se produit et l'histoire foisonne d'exemples où les "méchants" sortent victorieux et où les "forces du mal" finissent par s'imposer.

Ceux qui s'étaient regroupés sous la bannière du 14 mars avaient tout lieu de croire que leur cause était "juste" et "noble". Il leur suffisait pour s'en convaincre de réciter inlassablement les noms de leurs "martyrs" tombés sous la barbarie récurrente d'un despotisme aveugle. Mais les antiennes sont rarement suffisantes pour construire une victoire. Les incohérences dans le discours et dans les actions de la coalition du 14 mars, la série de déboires subis au cours des quatre dernières années et la présence en face d'un adversaire armé et omnipotent devaient se traduire, en toute logique, par une nouvelle défaite cuisante et probablement définitive. Et pourtant, et contre toute attente, c'est David qui a eu raison de Goliath !

Cette victoire inespérée de la démocratie contre le pouvoir des armes est incontestablement l'une des bizarreries politiques dont la rareté est d'autant plus exceptionnelle qu'elle se manifeste à l'occasion d'une bataille électorale. Les résultats des urnes seront disséqués dans les plus infimes détails et l'on se penchera longtemps sur le "tempérament" des électeurs pour en mesurer les variations, mais une vérité simple et évidente éclate d'ores et déjà avec une clarté éblouissante. La victoire du 7 juin est née de la défaite du 7 mai.

Le calme exceptionnel qui a prévalu pendant la longue journée électorale ne s'explique pas par une "sociabilité" subite des Libanais, ni par une "civilité" supposée, mais par la certitude absolue qu'avait l'opposition de remporter les élections. Du coup, l'intimidation par les armes était devenue inopérante et le changement de tempérament pouvait librement s'exprimer et prendre toute son ampleur. Le parti khomeyniste armé a offert à ses adversaires, et sans nécessairement le vouloir, la victoire sur un plateau d'argent.

La défaite du 7 mai, la capitulation humiliante qui en a découlé à Doha, l'arrogance inouïe du "secrétaire général" de la milice de Dieu et l'insolence méprisante dont il se délectait à chacune de ses "apparitions" ont provoqué un ressentiment indélébile et une haine irréductible qui n'attendaient qu'une occasion propice pour exploser. La forte mobilisation sunnite notamment à Zahlé, à Tripoli et à Saida ne peut pas s'expliquer uniquement par l'argent électoral, mais par une volonté farouche et dévastatrice d'en découdre avec l'épouvantail chiite. Saad Hariri le savait parfaitement, il savait qu'il pouvait puiser sans l'épuiser dans ce réservoir insondable de la haine confessionnelle.

Achrafieh n'a pas agi autrement. Elle avait à en découdre avec son propre épouvantail. Elle l'a fait en assénant une cinglante défaite au Patriarche autoproclamé des Chrétiens qui voulait la "libérer" de l'emprise sunnite. Là aussi, le ressentiment était sans bornes. La "capitale chrétienne", enfin libérée de son musellement, pouvait donner libre cours à sa vengeance et renvoyer l'usurpateur hargneux dans ses hameaux où seules les voix chiites et arméniennes pouvaient lui sauver la mise.

Sans la défaite du 7 mai, la victoire du 7 juin n'aurait pas été possible. Le "jour de gloire" cher Hassan Nasrallah s'est transformé en un boomerang dont la lame acérée s'est retournée contre lui et l'a renvoyé dans son bunker caresser un arsenal qui ne lui a été d'aucun secours.

Le "peuple" du 14 mars a enfin pris sa revanche. Cette victoire est avant tout la sienne. Puisse cette victoire sortir ses dirigeants de leurs errances.

"Victoire d'une défaite" est un livre de Miklos Molnar sur l'écrasement de l'insurrection de Budapest par les chars russes en 1956 et sur Janos Kadar qui a réussi à transformer cette défaite en victoire.